Le travail de Alina Lohinova s’inscrit dans une recherche plastique profondément marquée par l’exploration des émotions, de l’intime et des constructions identitaires. Artiste réfugiée ukrainienne, elle vit en France depuis quatre ans, un déplacement qui nourrit en profondeur sa sensibilité artistique et son rapport aux notions de mémoire, d’appartenance et de transformation. Depuis toujours attirée par la création, elle dessine depuis l’enfance et a toujours souhaité orienter sa vie vers un domaine créatif. Son parcours inclut notamment une formation en couture, qui a façonné son rapport à la matière, aux textures et au geste.

Cependant, elle a progressivement ressenti une forme de limitation dans le domaine de la mode, qu’elle jugeait trop contraignant pour son besoin d’expression. C’est dans les arts plastiques qu’elle a trouvé un espace de liberté plus vaste, sans frontières imposées, lui permettant d’explorer pleinement son imaginaire. Depuis environ un an, elle développe ainsi son portfolio créatif, une démarche qui lui permet de montrer sans réserve son univers personnel et d’affirmer une plus grande liberté dans ses choix artistiques.

Les œuvres d’Alina Lohinova mettent souvent en scène des corps ou des fragments de corps, traités de manière expressive. Ces figures apparaissent instables, en mutation, parfois déformées ou dissoutes dans la matière picturale. Ce traitement du corps traduit une réflexion sur la vulnérabilité et la construction identitaire, renforcée par son propre parcours de vie. Les visages, souvent fragmentés ou altérés, participent à cette sensation d’étrangeté, comme si l’image était en constante redéfinition.

Un aspect central de sa démarche se cristallise dans son projet intitulé « Qirim ». Ce nom, qui signifie « Crimée » en langue tatare, renvoie à un territoire chargé d’histoire et de tensions culturelles. La Crimée, péninsule historiquement complexe, a été rattachée à l’Ukraine au XXe siècle sous l’impulsion de Nikita Khrouchtchev. Pour l’artiste, ce territoire représente un espace de mémoire personnelle et culturelle : elle y a passé une grande partie de son enfance, ce qui en fait une source d’inspiration majeure.

Le projet « Qirim » repose sur une hybridation de références culturelles. Il mêle d’une part la culture tatare, proche de la culture turque, caractérisée par une expressivité forte, presque flamboyante, et d’autre part l’héritage visuel et symbolique de l’époque soviétique. Ce dernier est notamment évoqué à travers un imaginaire carcéral, inspiré de la période de l’effondrement de l’URSS, où certains prisonniers se retrouvaient laissés à eux-mêmes, dans des espaces ouverts mais marqués par l’enfermement. Cette dualité se retrouve également dans des références à la culture populaire ukrainienne, comme le genre musical « chanson », qui aborde la vie en prison et met souvent en scène des personnages accompagnés de chiens imposants.

Dans ce travail, deux mondes apparemment opposés se rencontrent et se superposent : d’un côté, une culture riche, expressive et colorée ; de l’autre, un univers plus sombre, marqué par la contrainte et la survie. Cette coexistence de contrastes est au cœur de la démarche d’Alina Lohinova, qui affectionne particulièrement les projets construits autour de tensions visuelles et symboliques.

Sur le plan formel, la matière picturale joue un rôle essentiel. L’artiste travaille par couches, laissant apparaître les traces du geste, les effacements et les reprises. Cette approche donne aux œuvres une dimension vivante, presque organique, comme si elles étaient en perpétuelle évolution. La couleur, tantôt vive, tantôt assourdie, participe à l’intensité émotionnelle de ses compositions et renforce les oppositions présentes dans son univers.

Ainsi, les œuvres d’Alina Lohinova se caractérisent par une forte densité visuelle et symbolique. Elles traduisent une recherche personnelle nourrie par l’exil, la mémoire et la rencontre de cultures multiples. À travers « Qirim » et l’ensemble de sa production, elle propose un langage artistique libre, où les contrastes deviennent un moteur de création et un moyen d’explorer la complexité du monde contemporain.